A la Une

La haine de l’argent : retour sur une jalousie maladive ?

Ce titre un peu ravageur fait référence à une tribune publiée dans le journal Le Point par Pascal Bruckner (1), dont on peut penser ce que l’on veut mais qui a au moins eu le mérite de mettre le doigt sur une des grandes contradictions du monde latin en général, du particularisme républicain français en particulier. Pourtant ni la République ni la religion n’offre d’opposition formelle à l’argent. Alors sur quoi donc râle la France ? Décodage.

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L’école idéale est-elle nordique ?

La problématique de l’école se décline à toutes les sauces et les enquêtes PISA ont souvent pointé au sommet du podium les bienfaits du système scolaire finlandais. Les spécificités de la société finlandaise et de son système éducatif créent largement les conditions de la réussite des élèves finlandais. En 2007, la Finlande l’a complètement réformé en l’en faisant aujourd’hui un des meilleurs au monde. Qu’y trouve-t-on exactement ?

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L’immigration, entre idéologie et réalisme (2/2)

La première partie nous a montré les causes puis les conséquences du bourbier idéologique dans lequel s’est embourbé le débat sur l’immigration. Ce bourbier est la conséquence d’une part, du blocage idéologique des partis politiques traditionnels, qu’ils soient de droite ou de gauche, et d’autre part de la gestion strictement nationale – donc culturelle – de l’accueil des migrants et de leur insertion. Et à propos d’insertion, tous les slogans possibles furent entendus avec les exemples mainte fois répétés que le Canada et la Scandinavie sont les champions en la matière. Et ce au moment même où la Norvège vient d’élire un gouvernement qui tourne le dos à la social-démocratique chère à nos amis du Nord. Du coup, l’envie nous prend de nous immiscer dans l’envers du décor de ce monde nordique qualifié d’idyllique. Revue de détails.

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L’immigration, entre idéologie et réalisme (1/2)

Le drame de Lampedusa d’octobre 2013, île la plus au sud de l’Italie mais si proche du tiers-monde africain, a accouché comme il se doit d’un large questionnement sur nos politiques migratoires. On a pu voir s’y affronter tout une cohorte d’idées et d’idéologies aux vertus diamétralement opposées. Abondance de slogans et absence ou presque d’analyses ont rendu le débat particulièrement pourri. Petite revue dans l’envers du décor.

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Le monde resterait-il de droite ?

En 2012, l’électeur français a viré Sarkozy pour remettre en selle une gauche dont on n’attendait pas de miracles. En 2013, la Norvège referme sa page sociale-démocrate et réhabilite la droite. 2014 sera l’année du renouvellement du Parlement européen. L’agitation politique va donc reprendre de plus belle, avec son cortège de buzz médiatiques et de people en herbe se répandant dans de pseudo-débats. Mais sur le fond, que se passe-t-il donc à gauche de l’échiquier politique ? La gauche extrême, qui parait gagner quelques points, semble surtout aspirer les déçus de « la gauche molle ». Les valeurs de « ces » gauches sont-elles encore audibles à notre temps ? Décodage.

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La fête de la Nation

Le 30 avril aux Pays-Bas, le 14 juillet en France, le 21 en Belgique, jours de fête nationale pour l’Etat-Nation. Dans de nombreux pays, une fête de l’armée et selon les coutumes, une fête populaire pour des « nationaux » qui oublient ainsi leurs problèmes quotidiens. Mais aussi qui revendiquent leur culture, leur langue, leurs traditions. Mais au fond, c’est quoi la « Nation » ?

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La télé publique, garante de la démocratie ?

Le sujet qui fout les boules chez nos amis des médias : le mardi 11 juin 2013, la télé publique grecque était sommée de tout arrêter ! Un catastrophe nationale mais surtout, une gifle magistrale pour la démocratie. Comme un seul homme, le monde de l’audiovisuel européen s’est levé et a condamné l’impensable. Il est vrai qu’il s’agit ici d’une première mondiale. Mais…

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La langue, Graal de la domination économique ?

L’excellent blog de la Plume d’Aliocha nous gratifiait l’autre fois d’un billet de l’expansion de l’anglais assurant la domination économique des anglo-saxons. Je reprends ici – au risque d’être taxé de suivisme – les commentaires que j’y avais exposé tout en développant davantage.

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Le dépouillement en guise d’avenir…

Rien de neuf sur les hauteurs de Rome : la Sainte Eglise poursuit sa promotion du code social tel qu’il lui parait correspondre à ses yeux au meilleur du dogme catholique. La dernière tirade en date est la bataille du ventre féminin, quand le Pape François s’en est pris aux parents qui ne veulent qu’un seul enfant. Voilà du marketing de haut niveau qui va sans conteste attirer les foules, déjà bien éloignées des concepts religieux…

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Une société privée de débat (indigné de dogmes 3)

Hier Paris, Stockholm aujourd’hui, l’actualité récente s’est révélée remuante au sein d’une Europe des Lumières qui se veut pourtant accueillante et qui promeut sa mosaïque multiculturelle. Alors où est le clash ? On le trouvera probablement dans cette chape de plomb qui couvre la pensée et cadenasse le débat, depuis qu’un certain discours » politiquement correct » est devenu la norme des médias et des cartes blanches. Les limites seraient-elles atteintes ?

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Le textile face à la moralisation

Nous n’aurions jamais parlé du Bangladesh sans cet effondrement du Rana Plaza qui causa plus d’un millier de victimes. Du coup, la médiatitude planétaire a pris le chemin de Dacca et a sondé l’âme tourmentée de chaque occidental. L’ennemi fut rapidement désigné : la mondialisation et ses grands groupes textiles qui en profiteraient tant. Avec son lot de non-dits et de slogans, l’agitation morale ne dura que deux semaines avant que chacun ne vaque à ses occupations et ses achats…soldés.

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Les experts menacent-ils la démocratie ?

Edito intéressant paru dans le Vif/L’Express de ce vendredi 03 mai, par Gerald Papy. La finale peut cependant poser question : « Il ne s’agit pas de “dépolitiser la démocratie”. Il faut au contraire la repolitiser, donner plus de centralité au politique », aurait dit Pierre Rosanvallon. Et Gerald Papy de conclure : « devant une Union européenne en crise de légitimité démocratique, il est urgent que le politique reprenne le dessus sur l’expert et que le débat public soit ravivé par des oppositions affirmées. C’est l’affaire des politiques mais c’est aussi l’affaire de tous ».

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L’international contre la gauche

Qu’elle parait bien loin l’idéologie de l’internationale, celle qui nous chantait des lendemains de rêves et de progrès. En fait de progrès, il y en a bien eu, mais ce ne furent pas ceux espérés ! A l’heure où plus d’Europe est nécessaire et où une gouvernance mondiale de la finance et du commerce est réclamée, on assiste à une curieuse inversion où le conservatisme  – que l’on croyait à droite – s’est invité de l’autre côté. Alors, l’internationale à gauche, c’est fini ? Décodage.

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Transparence des élus : la grande dérive…

Depuis ce 15 avril 2013 au soir, les français peuvent se régaler du patrimoine de leurs élus. Entre les voitures polluantes de l’écologiste Cécile Duflot  et les 6 millions et quelques de Laurent Fabius, la presse française que l’on croyait friande a curieusement fustigé la démarche d’un gouvernement de gauche en perte de vitesse.

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Une gouvernance de la finance ?

Les récents évènements  relatif à la fraude suspectée de certains élus politique, conjuguée aux affres de la crise financière de 2008 ont remis sur le tapis la nécessaire reconfiguration de la finance mondiale. Mais sous quelle forme ?

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L’argent : trait culturel mondialisé

Les « affaires françaises » ont remis au devant de la scène le rapport bien connu entre l’homme et l’argent. C’est que l’ivresse du pouvoir donne à certains, voire à beaucoup, des ailes pour se répandre en accumulation de toute sorte, à commencer par la collection de mandats dans des institutions publiques mais aussi des firmes privées. Mais le petit peuple qui passe sa vie à épargner n’est pas non plus à l’abris de cette ivresse. Et lorsqu’on nous évoque la diversité culturelle et économique de notre belle planète, il y a un objet qui a transcendé toutes les cultures : l’argent….

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La belle morale des autres (indigné de dogmes) (2)

N’en rajoutons pas : l’affaire du ministre fraudeur en France a suffisamment été étalée, commentée, disséquée par tous les zélateurs pour en rajouter une couche. De tout ce fatras, ressort un mot qui fait souvent mal ces derniers temps : la morale de l’histoire ! Je vous ferai grâce de la morale des « manifpourtous », ce cortège franco-français qui, sur fond d’un phénomène de société mineur et principalement urbain, s’est surtout mué en fronde anti-Hollande et en nostalgie pro-Sarkozy….

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Que les pro-européens lèvent le doigt !

Depuis le temps qu’on nous le dit : avec l’Europe, nous serons plus fort, meilleur et incontournable sur la scène mondiale. C’est joli mais à la lecture des nombreux médias qui s’épanchent sur le sujet, on a l’impression que c’est exactement l’inverse dont il s’agit. Depuis la crise de 2008 et tout le syndrome qui a suivi, les valeurs nationales ont parait-il fait leur grand retour dans l’opinion publique. Les partis politiques ont comme il se doit largement emboîter le pas à « plus de nationalisme » dès l’instant où de toute manière, la classe pro-européenne semble plus minoritaire que jamais….

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L’école duale, la faute à qui ?

La Libre revenait il y a peu avec un bon papier sur les effets pervers du décret inscription (1). Comme elle l’écrit, on constate que chaque année fin juin puis début septembre, des enfants n’ont toujours pas de place dans une des écoles de leur choix. L’occasion d’un petit rappel de l’origine de tout cela et de disserter sur le libre choix….

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Inaudible catholicisme

Rien que le titre en aura saturé plus d’un : encore l’Eglise, le pape, Rome et consorts ? Mais non, je préfère avec tout se tapage me rappeler à mes impressions : mais pourquoi diable me suis-je éloigné de « tout cela » ? Eloigné ? Comme beaucoup d’entre nous, j’ai vécu le catholicisme des parents, des grands-parents, de la famille, du milieu social. Dur ? Nenni, je dirais même soft, avec fort peu de bondieuseries et zéro pèlerinage. Un collège sympa et une troupe de scouts – catholique bien-sûr – tout aussi sympa. Alors, pourquoi s’en être écarté ?

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Demain la gauche, l’espoir dans le marxisme ?

Tout fraîchement élu président du premier parti wallon, Paul Magnette s’était fendu le 20 février 2013 d’une déclaration de « remise au cap » du navire PS dont les médias démontrent de plus en plus le lien avec la classe moyenne plutôt que ce qu’on appelle encore les « classes populaires », dont il est en principe redevable. Le parti socialiste, au pouvoir fédéral et régional est attaqué de toute part, lui qui doit composer avec un gouvernement guère penché à gauche. Le parti serait-il dès lors devenu celui du « centre-gauche » ?…

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Indigné de dogmes (1)

Pas à la fête, la gauche ces derniers temps. Fin février s’en allait Stéphane Hessel  et son indignation mondiale et début mars, un des grands timoniers d’Amérique Centrale faisait de même. L’heure de la déification a donc sonné pour tout une cohorte d’aficionados à tel point que Stephane Hessel eut droit aux funérailles nationales et Hugo Chavez à….l’embaumage perpétuel dans la plus pure tradition stalinienne. Les indignés du monde entier pleurent donc leurs « heraults » mais continueront en masse à s’appuyer sur de bonnes références. Et quelles références !…..

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La haine de l’argent : retour sur une jalousie maladive

Ce titre un peu ravageur fait référence à une tribune publiée dans le journal Le Point par Pascal Bruckner (1), dont on peut penser ce que l’on veut mais qui a au moins eu le mérite de mettre le doigt sur une des grandes contradictions du monde latin en général, du particularisme républicain français en particulier. Pourtant ni la République ni la religion n’offre d’opposition formelle à l’argent. Alors sur quoi donc râle la France ? Décodage.

Et puis vînt la République

La Révolution, en France, a pu jadis se saisir d’un héritage « républicain » antique pour contribuer à en faire un des fondements du nouvel ordre qu’elle entendra instaurer dès 1792. La conception républicaine implique une intervention étendue de l’État et de la loi contre toutes les formes de domination, au rang desquels on pourrait classer le lien patron-salarié. Or il n’y a de domination qu’au travers d’une élite, d’une caste. Et voilà que l’Etat montre l’exemple…

Tout au long du XIXe siècle, les divers régimes républicains accoucheront en effet de la mise en place d’un système éducatif et administratif fondé sur l’idéal méritocratique. La France entretient alors le mythe du prestige social traditionnellement lié au service de l’Etat, qui culminera par la création de l’ENA vers 1945, visant à unifier le recrutement des différents corps de hauts fonctionnaires. Dans ce concept, seuls les meilleurs obtiendront les meilleures places. Vu de l’Etat, la réussite individuelle ne réside pas dans l’accumulation d’une fortune personnelle de sorte qu’un humoriste peut y être plus admiré qu’un capitaine d’industrie. Cet élitisme sera le produit d’une lente construction intellectuelle qui repose sur la conception bien française de la République (3). Si l’argent n’est donc pas présent dans le concept républicain, sa conception de la méritocratie participe néanmoins à une première jalousie : celle du subordonné vis-à-vis de l’élite, formaté dans les consciences populaires par la France d’en bas opposée à celle d’en haut. Elite d’Etat ou riche élite, comme toujours à la base, confusion et slogans ne sont jamais très loin…

Catholicisme vs protestantisme

L’autre versant du rapport à l’argent est connu mais semble-t-il qu’il faille fréquemment le rappeler. En caricaturant le trait,  on observe le conflit idéologique patent entre un catholicisme enseignant le dépouillement et un protestantisme professant plutôt la honte de la pauvreté. Les nuances d’usage sont évidemment nécessaires pour mieux étayer cette dichotomie, mais force est de constater que l’Europe latine – donc la France – n’a pas apprivoiser les vertus du protestantisme, loin s’en faut. L’histoire rappelle que le protestantisme provenait de la montée de la bourgeoisie commerçante et affairée de la Renaissance, qui contestait le catholicisme romain, principalement dans les riches cités commerçantes du Nord, soit la Belgique, les Pays-Bas et ce qui est l’Allemagne aujourd’hui. Comme le rappelle Bruckner dans l’article précité : « le protestantisme, récusant le clergé romain parasite, remplace la prière par le travail, faisant de ce dernier un acte quasi religieux ».

Jacques Attali apporte ses précisions concernant la France : « [pour] le protestantisme,  (…) le scandale, c’est la pauvreté, et non la richesse. Alors que pour l’église catholique c’est exactement l’inverse. En particulier, la France y a perdu toute chance d’abondance quand, en 1685, le roi Louis XIV, aux applaudissements de tous, chassa les protestants du pays, en abrogeant l’Edit de Nantes de son prédécesseur Henri IV » (4). Le clergé catholique rappellera pourtant que le christianisme n’est pas contre l’argent, mais contre l’argent ostentatoire et l’argent instrument de pouvoir. La parabole des talents est d’ailleurs là pour le prouver, qui met à l’honneur ceux qui font fructifier leur argent. Las…

Remises en question

En se répandant à frontières ouvertes sur toute la planète, la finance a été mille fois plus rapide que les lois. Et elle le sera encore demain. La fin de la vision keynésienne a aussi été l’occasion d’une expansion sans précédent de la marchandisation du monde, largement soutenue par une hausse très nette de l’environnement juridique : financiers et avocats ont créé leur propre monde, incontrôlable, mouvant et rapide. Et ca fait peur, très peur même. Cette expansion inédite dans l’histoire de l’humanité se frotte alors durement à l’idéal républicain et aux messages évangéliques de tous bords. La haine de l’argent, s’est donc avec la mondialisation et ses excès durables qu’il faut la traduire. De nos jours, les jeunes esprits doués bifurquent davantage vers la finance lucrative plutôt que vers l’industrie productive. L’ère des télécommunications encourage le court-terme instantané plutôt que le long terme réfléchit. La crise de 2008 a magistralement démontré le vaste casino ayant pour terrain de jeu la planète entière. Du coup, ce n’est pas le gain en tant que tel qui dérange, mais son utilisation.

L’art et la manière

La France se divise sur la question de l’argent : elle admet le footballeur à millions mais décapite le trader. L’un est familier, c’est un fils du peuple qui monte, l’autre est un invisible, c’est le rentier trop malin. On peut s’interroger en quoi une prise de risque dans un investissement constitue-t-elle une rente : le nombre astronomique de faillites nous indiqueraient plutôt l’inverse. Au niveau économique, comment créer de la croissance sans apport de l’épargne privée ? En la confisquant, réclament les ultras de la gauche caviar, heureusement bien minoritaires. En favorisant l’investissement, répondent les plus clairvoyant, heureusement majoritaires. Le rapport à l’argent ? Tout est dans la manière. Les moyens de se faire beaucoup d’argent ont toujours existé mais ils font davantage scandale aujourd’hui qu’hier. Mais un monde n’est pas l’autre : autant il est indispensable de se répandre en Ferrari et yacht clinquant dans le monde anglo-saxon, autant il est préférable en France de raser les murs et de se faire discret. La France, nation paysanne, n’a pas de culture de l’exhibition : dans les campagnes, on gardait l’argent sous le matelas, à l’abri des regards du voisin. Méfiance naturelle et culturelle : ainsi s’est forgé la République et ses idées.

L’argent, autrement

Faire fortune aujourd’hui ne saurait être une fin en soi. L’économie et l’industrie s’accommodent mal du « courtermisme » ambiant, c’est une certitude. Pour autant, la recherche d’un monde équilibré ne passe pas par la punition collective quémandée par quelques idéologues du vide, pseudo-prophètes du « c’était mieux hier ». Comme l’écrivait naguère Thierry Fiorilli dans un édito au Vif/L’Express : « [il ne s’agit pas de] pénaliser la réussite financière des uns. Mais de contribuer à faire sortir du marasme les autres ». Une conception qui s’éloigne de cette jalousie maladive dont certains se servent, croyant obtenir pour leur salut l’impératif besoin d’enlever aux riches ce qu’ils ont gagné. L’histoire nous enseigne que ceux qui gagnent sont toujours ceux qui s’adaptent et anticipent les excès.

«  Cherchons à nous accommoder à cette vie ; ce n’est point à cette vie à s’accommoder à nous ». Montesquieu…

(1) A relire à ce lien

(2) Pas de croissance sans riches

(3) Tiré de la page web Le sens de l’Etat et la méritocratie

(4) A relire : Qui mérite d’être riche ?

L’école idéale est-elle nordique ?

La problématique de l’école se décline à toutes les sauces et les enquêtes PISA ont souvent pointé au sommet du podium les bienfaits du système scolaire finlandais. Les spécificités de la société finlandaise et de son système éducatif créent largement les conditions de la réussite des élèves finlandais. En 2007, la Finlande l’a complètement réformé en l’en faisant aujourd’hui un des meilleurs au monde. Qu’y trouve-t-on exactement ?

D’abord le schéma :  l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans, après quoi cela divise en Lycée d’un côté, écoles professionnelles de l’autre. En clair : un socle commun pour tous sans discontinuité, assurant l’égalité des chances à tous. Pas question donc de déjà sélectionner l’orientation dès 12 ans comme en Belgique :

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Divisée par cinq « périodes » de sept semaines, la totalité des notions d’une période doit être abordée afin que l’élève puisse suivre le cours pendant la période suivante, et les enseignants ne peuvent se reposer sur le reste de l’année pour combler le retard car ce ne seront plus les mêmes élèves, rapporte l’IFRAP (1). L’accession au lycée à 16 ans n’est possible qu’après validation des 75 cours des trois premières années. Les élèves sont « responsabilisés » au travers de l’établissement : « tu ne veux pas faire ton travail, tu ne veux pas suivre le cours, grand bien te fasse, mais ne viens pas te plaindre ensuite« . Les enfants sont ainsi considérés comme des personnes avec des devoirs et des obligations – avec la possibilité de réparer leurs erreurs  via un « système de réparation ». Chaque cours dure 75 minutes et la fin de la journée est programmée généralement vers 14h30, laissant les élèves pour le temps libre ou le sport. Les relations entre les professeurs et les élèves sont empreintes d’une grande familiarité qui n’exclut aucunement le respect mutuel. La clé du succès finlandais passerait aussi par l’abandon complet du modèle centré sur l’évaluation des acquis : il ne faut pas acquérir de la matière, il faut comprendre la matière. Quasi 93% des élèves qui arrivent en fin de scolarité obligatoire. A 16 ans, 55% des élèves optent pour le lycée, alors que les autres partent en formation professionnelle et 66 % des élèves entament des études supérieures, le plus haut taux de l’Europe.

Au niveau du fonctionnement, le système nordique fourni l’exact contraire de se qui se passe en Belgique. D’après la loi, une association ou une fondation peut être autorisée à dispenser un enseignement au même titre que les communes ou même l’État. C’est ce qu’on appelle en Finlande une école privée. Ces écoles doivent conclure un accord avec la commune dans laquelle elles se situent. Les écoles privées établies avant 1998 sont subventionnées par l’État à 100 %, les autres sont financées à hauteur de 90 % (2).

L’état laisse à chaque école la liberté de choisir ses méthodes et ses professeurs, ce qui n’empêche pas la similitude des cursus et des programmes dans toutes les écoles et lycées du pays. L’IFRAP note ainsi que chaque établissement est indépendant et décide de la durée des cours, des options proposées… Le Principal choisit les professeurs travaillant dans son établissement. Il s’agit la plupart du temps de contrats temporaires. Pour ces contrats, le Principal décide seul des enseignants avec lesquels il désire travailler, il n’y a donc pas de « nomination à vie ». Il y a eu en 2010 pas moins de 6600 candidats pour combler 660 postes au primaire.  Ils sont sélectionnés parmi les meilleurs étudiants par une sélection draconienne après le bac : le concours d’entrée est hyper sélectif et la formation est spécialisée sur 5 ans, ce qui permet une excellente préparation au métier et à ses spécificités. Le statut social se compare à celui des médecins et des avocats : tous les professeurs doivent au final être titulaires d’un master.

Il n’est pas utile d’épiloguer plus longuement sur cette pratique totalement contraire au fonctionnement de l’enseignement belge, basé sur la consolidation des réseaux philosophiques. En Finlande, la religion protestante durant toute la scolarité ne souffre d’aucun débat et le collège présente toutes les religions disponibles. La revendication de valeurs morales et religieuses fortes est affichée dans les discours, dans les programmes et jusque dans les salles de classes, tout en promouvant parallèlement une très grande tolérance. Rien d’étouffant ni de contraint dans l’éthique finlandaise, mais au contraire le sentiment que l’affirmation de ces valeurs a essentiellement pour but de favoriser l’épanouissement de la personne (3).

Ce modèle est-il exportable dans nos chères sociétés latines laïques et réactionnaires ? Réponse du Principal du collège Nelson Mandela de Clarensac (France – Gard), en visite sur place : « Il semble que les finlandais aient puisé dans (leur) terreau culturel profond leur étonnante et paradoxale capacité à élaborer un système caractérisé par un très haut degré d’organisation et par une flexibilité et une souplesse difficilement imaginable pour nous français » (3).

(1) Une enseignante française en Finlande : au cœur d’un système scolaire dépaysant

(2) Marie-Hélène Margelidon, « Le système éducatif finlandais », Revue internationale d’éducation de Sèvres

(3) L’éducation en Finlande : les secrets d’une étonnante réussite, de Paul Robert, Principal du collège Nelson Mandela de Clarensac (Gard)

L’immigration, entre idéologie et réalisme (2/2)

La première partie nous a montré les causes puis les conséquences du bourbier idéologique dans lequel s’est embourbé le débat sur l’immigration. Ce bourbier est la conséquence d’une part, du blocage idéologique des partis politiques traditionnels, qu’ils soient de droite ou de gauche, et d’autre part de la gestion strictement nationale – donc culturelle – de l’accueil des migrants et de leur insertion. Et à propos d’insertion, tous les slogans possibles furent entendus avec les exemples mainte fois répétés que le Canada et la Scandinavie sont les champions en la matière. Et ce au moment même où la Norvège vient d’élire un gouvernement qui tourne le dos à la social-démocratique chère à nos amis du Nord. Du coup, l’envie nous prend de nous immiscer dans  l’envers du décor de ce monde nordique qualifié d’idyllique. Revue de détails.

Le statut de réfugié

Il y a souvent confusion entre l’immigration régulière et le statut de réfugié. Ce dernier est le plus souvent mis en avant par les associations caritatives et toutes celles gravitant autour des droits de l’homme. La notion du « réfugié » est définie à l’article 1 de la Convention de Genève. L’interprétation de cette définition est complexe et la notion de réfugié est sujet à caution et demeure – quoiqu’en dise la Convention de Genève – du ressort de la stricte sphère nationale. Il est au cœur de la polémique politique. Le site wikipedia rapporte qu’en 2010, il y avait 47,3 millions de personnes nés à l’étranger qui vivaient dans l’UE27, dont 16,0 millions (3,2 %) nés dans un autre État membre de l’UE27 et 31,4 millions (6,3 %) nés dans un pays hors de l’UE27. Une autre directive a été adoptée le 18 juin 2008 par le Parlement européen sur le retour des étrangers en situation irrégulière, fixant les règles de détention avant retour et une éventuelle interdiction communautaire.

Au Canada, le site canadavisa.com explique que « les individus qui arrivent au Canada par leurs propres moyens peuvent faire une demande d’asile à une frontière canadienne quelconque ou dans un bureau d’immigration à l’intérieur du Canada (…) Une demande de statut de réfugié est très complexe et plusieurs éléments rentrent en ligne de compte. Ainsi, il est toujours conseillé aux individus recherchant une protection en tant que réfugié d’être représenté par un avocat canadien compétent dans le domaine ». 

En Europe, la Directive 2004/83/CE du Conseil du 29 avril 2004 établit les conditions que doivent remplir les ressortissants des pays non membres de l’Union européenne (UE) et les apatrides pour pouvoir prétendre au statut de réfugié ou de personne qui, pour diverses raisons, a besoin d’une protection internationale. Le site de l’Union précise en final que « Les différences en matière de mise en œuvre dans les pays de l’UE résultent, dans une certaine mesure, de l’imprécision et de ambiguïté de certains concepts de la directive, notamment en ce qui concerne les acteurs de la protection et de la protection internationale, ce qui ne peut être résolu que par la modification des dispositions concernées. En bref, l’objectif d’harmonisation des conditions requises et des statuts des bénéficiaires de la protection internationale et du contenu de cette protection n’a pas encore été entièrement concrétisé ».  

Dans la pratique, pour les instances d’asile, la référence fondamentale pour la définition de réfugié reste l’article 1 de la Convention de Genève. Le site  du ministère canadien de la Justice explique cependant que « de façon courante, on essaie de faire la distinction entre les réfugiés dits «véritables» et les «migrants économiques». Toutefois, cette distinction est trompeuse dans une certaine mesure. Bon nombre de personnes qui revendiquent le statut de réfugié ne sont pas des réfugiés au sens strict de la Convention de 1951 des Nations Unies relative au statut des réfugiés et du Protocole de 1967 qui s’y rattache (les deux documents forment ensemble la «Convention sur les réfugiés»), mais elles fuient les conditions inhumaines et intolérables qui existent dans leur pays d’origine ».

Une Europe désunie

Le libre arbitre de chaque Etat-membre de l’Union en matière de réfugiés et d’immigration légale est le champ de bataille politique actuel.  Jonathan van Meerbeeck, chercheur belge en sciences sociales, explique s’agissant de l’Europe que « les États-membres n’ont pas voulu d’une politique européenne intégrée en matière d’immigration économique: ils veulent rester en mesure de gérer seuls les admissions sur leur territoire, et l’accès à leur marché du travail (…) Cette question reste sensible depuis la décision prise par les États de fermer leurs portes à la migration de travailleurs après la crise pétrolière de 1973. S’ils les ont réouvertes timidement, c’est pour les secteurs qui en ont besoin, et qui peuvent justifier de ne pas trouver leur main-d’œuvre au sein de l’Union européenne. Cette politique protectionniste du « test du marché de l’emploi » n’est pas propre aux seuls pays de l’Union européenne ». On la retrouve en effet partout dans le monde et notamment, au Canada et Scandinavie. Il ajoute que  « s’il n’existe pas de réponse politique « naturelle » à la question migratoire, il existe une tendance naturelle à toute réponse du monde politique : satisfaire l’opinion publique. Et l’intérêt du migrant passe après celui de l’électeur ». Stéphane Baele, également chercheur en sciences-sociales, précise : « partout, on retrouvera un traitement différencié discriminatoire ne reposant sur aucune autre explication (au-delà des justifications données) que le réflexe inévitable d’opérer des différences normatives entre les groupes. Ce réflexe explique en grande partie l’existence et l’inéluctabilité du deuxième prisme de lecture, sécuritaire cette fois, de l’immigration ». L’humanitarisme sans concessions n’est donc l’oeuvre que d’une petite minorité d’activistes.

L’accueil régulier au Canada

Dans ce pays réputé pour son accueil, l’idée prévaut  que pour rivaliser sur le marché mondial, l’accroissement de la population est nécessaire. Et pour résorber le déficit démographique, l’immigration est jugée indispensable. Les milieux économiques en premier adhèrent favorablement à cette thèse et cela a une conséquence majeure sur la politique d’immigration du gouvernement fédéral d’Ottawa. Ce dernier fixe le cadre de la politique d’immigration en objectifs numériques, définit les critères et la procédure de sélection et procède lui-même à cette sélection des migrants, à l’exception du Québec. Ce cadre commun est décliné au niveau des provinces de manière très décentralisé.

L’administration fédérale donne priorité à l’enseignement de l’anglais et du français afin d’amener le migrant à maîtriser fonctionnellement une de ces langues. Elle n’apporte pas d’aide financière aux aspects de l’installation, ce qui indique que tout immigré doit pouvoir subvenir lui-même à son logement. Une réalité qui s’écarte d’emblée de la pratique européenne systématique d’aide au logement. Une réalité qui correspond au millimètre à la politique d’Ottawa, celle de l’immigration économique et encadrée, voulue comme telle par l’électeur. Or depuis la mutation structurelle de l’économie canadienne, la procédure de sélection fédérale a elle-même migré vers le haut, avec une priorité aux candidats possédant un niveau d’instruction élevé, des compétences linguistiques, une expérience professionnelle et un emploi réservé, et satisfaisant aux critères d’âge et d’adaptabilité. Une forte proportion de migrants sélectionnés est ainsi titulaire de diplômes universitaires en IT, ingénierie ou marketing/commerce (1). On est bien loin du profil socio-économique des victimes de la Méditerranée.

En dépit de cela, les taux d’intégration des immigrés sur le marché du travail seraient moins remarquables aujourd’hui qu’auparavant. La forte demande de diplômés dans les années 70 semble appartenir au passé. La procédure de sélection évoquée plus haut comporterait une accessibilité aux critères très élevés avant toute forme d’attribution du droit d’exercer ou d’accréditation. De plus, le cheminement de la sélection à la canadienne semble peu connu à l’étranger de sorte que certains migrants vivent en réalité leur réapprentissage et leur autorisation de travailler sur une période pouvant dépasser les 7 ans ! La reconnaissance des titres de qualification obtenus de l’étranger est gérée par des organisations professionnelles : rien qu’au Québec, on en dénombre plus d’une quarantaine. Et la sélection est sévère… Le site du CITIM explique la politique pratiquée : «  le Québec sélectionne les travailleurs qui souhaitent venir exercer leur profession au Québec en fonction de leurs caractéristiques socioprofessionnelles et des besoins du marché du travail. (…) Dans la plupart des cas, la démarche prend plusieurs mois et des frais sont exigés. De plus vous devrez disposer des ressources financières suffisantes pour subvenir à vos différents besoins durant les premiers mois de votre arrivée ».

Tout cela nous montre une gestion plutôt pragmatique de la question des migrations, une vision utilitariste qui donnerait de l’urticaire aux internationalistes. Il faut dire que le Canada n’est ni voisin du Mexique et encore moins de l’Afrique et du Proche-Orient, en guerres éternelles. En politique, cela aide beaucoup…

La riche Scandinavie

Les quatre champions de la social-démocratie sont reconnus pour leur sens de la solidarité et de l’équité, ce qui ne fait pas partie de la culture politique européenne dans son ensemble. La lutte des classes est la norme en Europe et la distinction dominant-dominé demeure la règle. Ce principe a été largement éclipsé en Scandinavie par le grand nombre de femmes politiques apportant de véritables valeurs familiales dans l’agenda politique. C’est en tout cas une thèse souvent mise en avant (2), dans ces pays plutôt disciplinés dans la grande tradition luthérienne, avec un niveau élevé de capital social combiné à une relative faiblesse des inégalités sociales, le tout sous couvert d’un bon fonctionnement de l’Etat et du bien-être.

Revers de la médaille : le faible taux d’endettement doit être compensé par une des fiscalités les plus élevées du monde, même en Norvège en dépit de leur 750 milliards de $ de fonds souverains. Confirmation par Stephen Gordon, de l’université Laval au Québec : « c’est parce que ces pays, pour lutter contre les inégalités, misent surtout sur les paiements de transferts. Or ces transferts, il faut bien les financer. Comment? Par la fiscalité. Mais dans les pays scandinaves, celle-ci a une mission précise : non pas de réduire les inégalités, mais de générer le plus de revenus possible. Tout en nuisant le moins possible à la création de richesse. Ensuite, avec ces revenus, les pays scandinaves s’occupent de réduire les inégalités — à l’aide de paiements de transferts et en redistribuant la richesse ainsi créée » explique-t-il (3). En réalité, des politiques keynésiennes caractérisées par des déficits budgétaires constamment à la hausse au fur et à mesure de la stagnation de l’emploi. En 1996, la dette publique de la Suède atteignait un dangereux sommet de 85% du produit intérieur brut (PIB). À l’époque, ce taux était un des plus imposants des pays industrialisés. Or, avec les réformes du gouvernement Reinfeldt, il est passé à 49% du PIB en 2011 (4).

Mais comme l’indique La Tribune, ce modèle « protestant » semble avoir depuis plusieurs années du plomb dans l’aile (5). Les politiques qui favorisent la croissance de richesse sont souvent aussi celles qui sont le moins rentables politiquement (3, ibidem). Pour comparer avec le reste de l’Europe, la méthode scandinave n’est pas exportable ailleurs, d’une part par le manque de rigueur qui caractérise l’Europe du Sud, et d’autre part par le niveau de vie inférieur de la Méditerranée où les recettes fiscales sont nettement moindre étant donné la faiblesse de la production industrielle. D’aucun, du côté de la gauche radicale, ont alors sorti comme lapin d’imposer toute autre forme de richesse que ce soit, s’imaginant qu’il y avait là un puits sans fond. C’était sans compter sur les « habitudes fiscales » à la grecque et la mondialisation de l’argent…

L’éventail des revenus scandinaves, pas très large, a engendré une démotivation aux études longues en dépit de l’université gratuite : à quoi bon être ingénieur si c’est pour obtenir un salaire d’ouvrier. De plus, la prise de conscience de cet état de choses associée à la dérive budgétaire de plus en plus insupportable, ont alors remis sur la table le fonctionnement même de l’Etat-providence à la sauce scandinave. Avec un impact sur l’immigration. La Tribune relevait ainsi que  la crise de 1992 a bien failli mettre le pays en faillite et a conduit à une remise en cause profonde du modèle de société dans tous les pays nordiques et à la fin de la domination de la social-démocratie dans la vie politique. La majorité des Suédois consomment grâce à l’augmentation salariale et les baisses d’impôts de ces dernières années, soutenant une activité qui en revanche ne crée pas suffisamment d’emplois. C’est toute la singularité de la situation, plus la croissance s’accélère, plus le malaise grandit (5, ibidem). Voilà pour le décor économique. Et le social ?

L’eldorado scandinave

Le système d’acceptation et d’insertion du migrant en Scandinavie offre certaines similitudes avec le système canadien. L’idée majeure de nos amis nordiques fut longtemps de considérer que les étrangers qui venaient en Suède ou au Danemark n’y resteraient pas. Exemptes de communautés extra-européennes jusqu’aux années 70-80, la Scandinavie a depuis servi de refuge et d’eldorado à des centaines de milliers d’immigrés provenant de pays ou de zones de conflit comme l’ex-Yougoslavie, la Somalie ou le Kurdistan. Avec un impact sociologique sous-estimé, comme l’exemple danois : la proportion d’enfants et de jeunes est plus élevée chez les immigrés que dans la société danoise en général. Ces mineurs ne paient pas d’impôts et contribuent par conséquent moins que les autres à la richesse nationale (6). Un comble alors que l’immigration régulée est précisément justifiée pour des raisons démographiques. La Libre rapportait que la Suède a accueilli plus de réfugiés irakiens après la guerre de 2003 que tous les grands pays d’Europe réunis, selon l’Autorité des Migrations, et pas moins de 110 000 permis de séjour furent délivrés en 2012. A Oslo, le prénom le plus donné en 2010 a été Mohammed et ses diverses déclinaisons. La proportion de personnes nées à l’étranger a dépassé les 10% en Suède et en Norvège et se situe autour de 8% au Danemark, des pourcentages qui montent à 27% à Oslo et au-delà des 80% dans certaines banlieues suédoises, selon des estimations officielles (7).

L’insertion grippée

Jusqu’ici, tous les étrangers nouvellement arrivés en Suède bénéficient de cours gratuits de suédois pendant un temps variable. Il y a donc de vrais efforts faits pour que les étrangers participent activement à la vie du pays (8). Cela fait un peu penser à l’inburgering flamand qui fit tant de scandales dans la sphère francophone. Mais le régime égalitaire des années 60-70 conçu pour protéger les travailleurs a condamné les jeunes à une succession de contrats de courte durée. Cette « protection » du travail a créé une société d’initiés autochtones et d’exclus étrangers (9). Or l’emploi est un critère primordial d’intégration. Cependant, avec ce système d’emploi scandinave, sur le long terme, toutes les tranches de la population ont vu leurs conditions de vie s’améliorer. Mais certaines ont été un peu plus favorisées que d’autres, ce qui s’est traduit par un accroissement des inégalités. Surtout entre ceux qui travaillent et ceux qui n’exercent aucune activité professionnelle. Résultat : la Suède a dévissé de la première à la 14e place du classement des pays les plus égalitaires (10).

Côté scolaire, on estime qu’environ 16% des jeunes  de 20 à 25 ans habitant Stockholm n’étudient pas. Il en résulte un écart croissant entre diplômés et non-diplômés, ces derniers étant surtout des autochtones. Un rapide détour en Belgique nous en démontre la contradiction, transposable partout ailleurs. Ben Hamidou, comédien de Molenbeek rapportait son expérience scolaire : « moi, j’ai terminé mes primaires avec 92% mais, sans consulter mes parents, on m’a d’office mis en professionnelle. Le premier jour, je me retrouve à dénuder des fils électriques, moi qui n’étais déjà pas bricoleur… ». Il changera heureusement d’école pour se retrouver là où il devait être…

Tobias Hübinette, chercheur suédois spécialisé sur les questions d’immigration au Centre multiculturel de la banlieue méridionale de Botkyrka, relève que les immigrés ont besoin d’énormément de volonté, de persévérance et de chance pour combler le fossé des salaires, de l’éducation ainsi que le fossé ethnique. Souvent ils ne sont pas considérés comme Suédois, même lorsqu’ils sont nés en Suède. Celui, par exemple, qui parle Rinkeby-Svenska, le suédois avec un accent de banlieue, n’a aucune chance de trouver un emploi. Le chercheur poursuit : « 19 % des Suédois ont désormais un ou deux parents d’origine étrangère. Mais nous ne le réalisons pas encore. N’oubliez pas que la Suède n’a jamais eu de colonies. La Suède est, notamment pour cette raison, un pays nationaliste. Non seulement les Suédois aiment bien faire, ils se trouvent aussi très bien eux-mêmes. Nous accueillons volontiers des réfugiés mais nous avons du mal à reconnaître que nous avons laissé se constituer des situations inadmissibles. Nous avons pris deux décennies de retard dans le débat multiculturel » (11).

Un retard qui ne convainc pas en Norvège : lors d’un sondage en 2011, 60 % des personnes interrogées estiment paradoxalement que les problèmes de l’intégration sont dus au fait que les Norvégiens ne font pas assez d’efforts pour les immigrés, tandis que 83,5 % estiment que ce sont les immigrés qui n’en font pas assez (12). Magali Balent, spécialiste de l’extrême droite, propose une explication : «La société norvégienne a longtemps été ethniquement et culturellement très homogène. Elle est également imprégnée de religiosité. Le luthéranisme est religion d’État. La Norvège n’est devenue que très récemment un pays d’immigration, dans les années 1970 exactement. Cette immigration est relativement faible (entre 10 % et 15 % de la population, selon les critères de recensement), mais elle s’est faite dans un laps de temps très court». André Grjébine, directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), évoque la «naïveté» de certains experts norvégiens, «con­vaincus que l’intégration de ces immigrés se passerait bien parce que la Norvège n’a jamais été une puissance coloniale. L’un d’eux prédisait même que les ressortissants du tiers-monde finiraient par importer chez eux la social-démocratie scandinave ! » (13). L’actualité nous a en effet démontré le contraire…

On terminera par cette constatation de Nazanin Johansson, une médiatrice dynamique – elle même fille d’immigrée  et diplômée – et qui travaille dans une agence pour l’emploi dans un quartier difficile. Elle a parfois des doutes lorsqu’elle parle avec des jeunes. « Ils veulent bien un boulot, mais seulement s’il est cool. Ils ne veulent pas commencer en bas de l’échelle. On oublie parfois que la mentalité d’un grand nombre de ces jeunes n’y est pas pour rien. » (…) Il est beaucoup plus difficile pour eux que pour leurs prédécesseurs de sortir des banlieues. Il y a moins d’emplois, la société est devenue plus complexe, les seuils sont plus élevés. Comme au Canada….“J’aimerais devenir gardien, mais pour cela j’ai besoin d’un permis de conduire” explique par exemple Sameh Sakr, un Egyptien de 22 ans du quartier de Hallunda. Un permis de conduire, raille-t-il. “Mais où vais-je trouver l’argent pour payer cela ?” (14).

Impact politique

Cet ensemble de données montre clairement les changements sociétaux. La mondialisation et l’ère néo-libérale a porté à travers les médias et la publicité le rêve d’un accès immédiat à la consommation, procurant à tout un chacun le sentiment d’exister, et l’impératif besoin d’y arriver. Cette course vers « toujours plus » a laissé de côté les belles idéologies du partage et de la redistribution, refoulant la social-démocratie dans les livres d’histoire contemporaine. Une course qui a aussi mis de côté les perdants et encensé les gagnants, dans la plus pure tradition anglo-saxonne, grande gagnante de la mondialisation et du virage au centre-droit de la planète. L’analyse critique montre toutefois que la gauche d’aujourd’hui défend davantage l’élite culturelle née des années 60 plutôt que le monde ouvrier. La gauche radicale et l’alter-mondialisme n’arrivent pas à renverser les idées au sein d’un électorat qui réalise le fossé entre des idéologies qu’on lui balance à la figure et ses authentiques désirs. Or ce fossé entre cet électorat et le monde associatif est lui aussi grandissant. Stéphane Baele, déjà cité plus haut, en apporte une explication : « ce problème de la tension entre les institutions d’une part et les ONG et autres groupes de réflexion d’autre part tient en grande partie à une erreur de stratégie de la part de ces derniers acteurs. L’urgence objective de la situation, sa gravité, l’ampleur de ses enjeux, poussent ceux qui sont soucieux d’y remédier à opter pour des tactiques chocs, parfois dans la provocation. Il est évident que face à un comportement perçu comme excessif, le réflexe des institutions (ndlr….et du public) est de traiter les « idéalistes » avec une pointe de mépris ». Ce qu’on peut facilement vérifier dans les abondants courriers des lecteurs…

La Scandinavie vit aujourd’hui avec un questionnement qui se traduit, là-bas, par la montée des populismes et quelques éruptions sociales dont les images ramènent immanquablement aux émeutes d’Île de France de 2005, comme en Suède au printemps 2013. Le quotidien danois de centre-gauche Politiken rappelait à cette fin que « l’immigration pose également des défis pour un Etat-providence et qu’il faut en discuter ouvertement » (16). Une discussion qui tourne pour le moment au débat de sourds. Mais un autre impact socio-économique apparaît, et pas en Europe : les pays « exportateurs de migrants » se vident de leurs meilleurs éléments qui ne vivent que sous perfusion des expatriés. Il y a ainsi plus d’infirmières africaines en Europe…qu’en Afrique même, alors que les besoins sont là-bas criant.

Le vrai défi : contrer les idéologies

Tout le petit monde des chroniqueurs s’est évidemment ému en octobre du drame de la Méditerranée, dans un grand élan d’autoflagellation sous prétexte de contre-pouvoir. Mais à les lire, on a l’impression que c’est l’Europe qui coule ces réfugiés. Et on constate dans les commentaires des lecteurs que les médias sont dramatiquement isolés. A la lumière de ce qui précède, on voit que l’immigration doit être ciblée ici, et humanitaire là-bas, même si cela gêne quelques personnes du monde académique ou associatif. Le dialogue sur cette question doit aussi être « interactif» avec le pays d’origine, ce qui est par exemple le cas avec les Philippines par le biais d’accords bilatéraux. Autrement, que pourront bien espérer chez nous de pauvres bougres qui ne savent ni lire ni écrire ? Quels projets de réinsertion faudra-t-il financer ? Et avec l’accord de quel électorat ? Une forte dose de didactisme sera nécessaire pour contrer les idéologies extrêmes, tant des ONG que des groupes populistes. L’immigration en Occident restera une immigration utilitariste, régulée, au risque de modifier un tant soi peu l’équilibre socio-économique déjà largement fragilisé des grandes villes européennes.  Certains souhaitent ardemment cette modification sociale de la société. Mais au fait, au nom de quoi ?

A lire : Baele Stéphane, van Meerbeeck Jonathan, « Politiques européennes de migration. Un dialogue », Émulations, n° 6, octobre 2009, pp.123-143

A lire : la chronique de Jacques Attali  Un monde en marche.

(1) Lire en détail le rapport de l’OCDE

(2) presseurop.eu

(3) argent.canoe.ca

(4) affaires.lapresse.ca

(5) La Tribune du 28 mai 2013

(6) presseurop.eu

(7) La Libre du 26 juillet 2011

(8) Le Monde du 24 mai 2013

(9) Contrepoint du 08 juin 2013

(10) presseurop.eu

(11) presseurop.eu

(12) courrierinternational du 07 juillet 2011

(13) Le Figaro du 28 juillet 2011

(14) presseurop.eu

(15) Libération du 26 mai 2013

(16) Politiken dans presseurop

L’immigration, entre idéologie et réalisme (1/2)

Le drame de Lampedusa d’octobre 2013, île la plus au sud de l’Italie mais si proche du tiers-monde africain, a accouché comme il se doit d’un large questionnement sur nos politiques migratoires. On a pu voir s’y affronter tout une cohorte d’idées et d’idéologies aux vertus diamétralement opposées. Abondance de slogans et absence ou presque d’analyses ont rendu le débat particulièrement pourri. Petite revue dans l’envers du décor.

Les causes

La globalisation planétaire semble selon certains avoir oublié l’Afrique. C’est probablement exact sauf sur un point : celui de l’information. Car là-bas, pas mal de pauvres êtres qui végètent avec 3€ par jour sont particulièrement bien informés de ce que représentent l’Europe et le monde occidental, bouche à oreille et…internet oblige. Les guerres incessantes et les heurts inter-ethniques déplacent des populations par centaines de millier d’un point à l’autre du Sahel, fuyant l’Erythrée, la Somalie, le Mali et d’autres dictatures. La plupart aboutissait dans la Libye de Kadhafi, offrant à l’Europe un verrou inespéré. Le dictateur n’avait-il pas prétendu naguère que son régime était la « porte d’entrée de l’immigration » dans une Europe qui, menacée par « l’avancée de millions d’immigrés », serait, sans son aide, devenue « noire » ? La tentation est grande de prétendre que depuis la liquidation du régime, le business des migrants a pris une vigueur inégalée auprès de nombreux passeurs.

La Libye post Kadhafi est encore un chancre. Comme le rappelle le site Grotius.fr, beaucoup de migrants retournés dans leur pays d’origine durant le conflit OTAN/Libye sont revenus, espérant retrouver un emploi, en dépit des risques encourus. Soumis à la loi des Katibas, qui se sont autoproclamées « gestionnaires des questions migratoires » en Libye, les migrants sont systématiquement dépouillés et harcelés, arrêtés arbitrairement et maintenus en centre de rétention sans jugement. L’État libyen est dépassé par ces arrivées massives de bateaux transportant des Subsahariens venus de l’ouest du continent et surtout de migrants en provenance de la corne de l’Afrique (1). Faute de moyens, les autorités sont incapables de contrôler leurs frontières, notamment dans le sud du pays. Et les centres de rétentions sont saturés, rappelle France24. En 2012, si on dénombre 8.643 migrants ayant tenté la traversée sur 101 embarcations, un tiers d’entre-elles ont néanmoins été intercepté et renvoyé en Libye. C’est peu comparé aux dizaines de milliers de personnes croupissant encore dans des camps saturés, dont la plupart ne cherchent que l’asile politique.

Le flux européen, du Sud au Nord

Toujours est-il que les conditions de traversées sont déplorables et affectent en priorité le sol italien. En décembre 2007, le gouvernement Prodi avait souscrit l’Accord avec la Libye de Kadhafi pour « faire obstacle aux flux migratoires illégaux ». En février 2009, le gouvernement Berlusconi le perfectionna avec un protocole d’application prévoyant des patrouilles maritimes conjointes devant les côtes libyennes et la fourniture à la Libye, de concert avec l’Union européenne, d’un système de contrôle militaire des frontières terrestres et maritimes appelé Frontex. A cela s’ajoute, comme le précise Presseurop.eu, la règlementation dite « des Etats tiers ». Un texte qui s’inspire du compromis allemand sur le droit d’asile datant de 1992, et qui énonce que quiconque arrive sous le statut de réfugié dans l’un de ces États tiers de l’UE se voit interdire d’aller plus loin sans laisser-passer. Or les Somaliens & consorts qui atterrissent en Italie y sont là parce que c’est le pays premier d’Europe le plus facile d’accès géographiquement (2). Devant jouer le mauvais rôle, Rome distribua ainsi en 2011 des laisser-passer en masse destinés à repousser ces afflux vers la France et l’Allemagne, provoquant une mini crise diplomatique que l’Europe n’avait plus connu depuis longtemps. Et qui a posé la bonne question :

Quelle immigration pour l’Europe ?

Le pourrissement du débat vient du fait que la réponse est considérée comme « épineuse », électoralement s’entend. Car au niveau pragmatique, les choses sont plus claires. Confrontée à un large vieillissement de la population et à une natalité déclinante, l’apport de main d’œuvre étrangère devient une nécessité si on veut conserver la compétitivité du Continent. Ainsi selon l’institut économique IW de Cologne, à long terme, il pourrait manquer 1,4 million de travailleurs d’ici à 2020, particulièrement dans le secteur de l’ingénierie et des machines-outils, là où se concentre la force de l’économie allemande (3). Bien d’autres pays et études démographiques confirment la nécessité d’apport de main d’œuvre étrangère, ne fusse que pour « entretenir et subventionner » le coût du troisième âge. Mais cet apport ne sera pas sans problème si on ne filtre pas cette arrivée de migrants. Quel filtrage ?

Un filtre à l’accession à la profession, qui suppose une politique de reconnaissance des diplômes et a contrario, de formation professionnelle. Or sur ce point, on parle d’immigration économique, où le migrant sait parfaitement subvenir à ses besoins. On n’est très loin du cas des pauvres bougres de Lampedusa et de Libye dont on connaît l’inadéquation totale en matière d’emploi et de langue. Du coup, que faire de toute cette population ? Un thème qui déchire les électeurs, le monde politique et les intellectuels de salons. L’humanitarisme contre le pragmatisme économique, la bagarre fait rage à tous les étages de la société, des médias et des réseaux sociaux, jusqu’au sommet du Vatican. Pourquoi ? A cause de l’histoire, de la culture et de la globalisation, qui ont mené au bourbier politique d’aujourd’hui.

Une Europe historiquement diversifiée

Dans une majeure partie de l’Europe, la classification sociale est la norme où la distinction élite/masses laborieuses demeure largement entretenue…et souhaitée. La solidarité et le sens de l’équité ont en revanche davantage imprimé les sociétés nordiques dites « protestantes », Pays-Bas inclus, ce qui explique les différences d’approche, où les programmes d’intégration sont plus copieux qu’ailleurs. On peut expliquer cette approche nordique par le grand nombre de femmes politiques apportant de véritables valeurs familiales dans l’agenda politique, mais aussi par le développement de la social-démocratie après la Seconde Guerre mondiale sur une aire grosso-modo « germanique », s’étendant de Vienne à Oslo, via Amsterdam et Helsinki. Mais ces systèmes politiques diversifiés et généreux n’ont plus l’autonomie de jadis depuis la montée progressive de la globalisation, où les interactions sont aujourd’hui nettement plus nombreuses  et ont estompé les frontières.

Un autre facteur est plus historique : le colonialisme. Celui-ci concerna davantage l’Europe du Sud que celle du Nord. La « France-Afrique » n’est pas qu’une simple lubie de géopolitique et la colorisation de Manchester rappelle le long passé du Royaume-Uni sur « la route de la Soie ». La Libye fut précisément une ancienne colonie italienne. Les liens sont restés en dépit des diverses indépendances, comme en témoigne les liaisons aériennes, et le quartier bruxellois du Matonge ne peut nous défaire du souvenir d’ancienne colonie que fut le Congo.

Globalisation culturelle

La transformation du monde dans les années 90 a fait sauter les certitudes politiques et économiques. L’explosion de l’information nous a connectés à chaque mètre carré de la planète, nous offrant un monde de violence inconnu jusque-là, ciblant particulièrement l’islam, religion dite « des pauvres ». La montée du chômage a clairement mis dos au mur l’Etat-Providence des Trente Glorieuses : désormais chaque sou compte et il ne s’agit plus de dépenser sans compter, surtout « pour les autres ». Mis dans un seul sac, ces éléments – il y en a bien d’autres – ont contribué à la perte de repères et à la montée de la méfiance envers l’hémisphère Sud. Ces données anodines expliquent ainsi aujourd’hui les difficultés d’une politique intégrée de l’immigration. Il faut dire que les idéologies développées par les uns et les autres n’ont pas aidé à inculquer le sens du réalisme à une population très à cheval sur ses principes.

Bourbier idéologique

La question de l’immigration est clairement devenue un bourbier. Le repli sur soi a bénéficié aux partis populistes et aux droites dures, se confrontant avec une gauche taxée de laxisme. Le radicalisme de droite tente de séduire aussi bien les perdants de la société que les gagnants du développement néolibéral (4). A gauche, la mollesse des réponses à fournir aux électeurs fait débat. Le politologue Pascal Delwit (ULB) l’explique : les partis socialistes européens ne semblent plus à même de mobiliser des centaines de milliers d’adhérents et de sympathisants pour atteindre leurs objectifs. Ce qui affecte certaines de leurs fonctions classiques, et donc leur identité (5). Fabio Liberti, directeur de recherche à l’IRIS, enchaîne : dans l’ensemble, la classe politique – de droite comme de gauche – n’aurait pas su expliquer le phénomène de l’immigration, ni l’augmentation des flux. Certaines études montrent pourtant que dans le cas de la France, l’immigration aurait représenté un gain net pour l’Etat de l’ordre de 20 milliards d’euros (6). Derrière cela, se profile plus crânement la montée du secteur tertiaire, un secteur qui demande des emplois plus qualifiés, donc susceptible de modifier le profil socio-économique des migrants. C’est le constat qu’a fait le Canada et que craint en coulisse la gauche pour son potentiel électoral…

Confirmation avec les explications des uns et des autres. Le politologue Gérard Grunberg démontre que la doctrine du PS français est alors marquée par « le libéralisme culturel » et « l’anti-autoritarisme » des années 1970. S’agissant de la délinquance, l’analyse des causes sociales éclipse la responsabilité individuelle ; la prévention doit prendre le pas sur la répression. L’ex ministre sarkozyste de la Justice, Rachida Dati, stigmatisait précisément une « gauche (qui) a choisi depuis longtemps la facilité, en instaurant, par exemple, la promotion du droit à la différence, sans devoirs en contrepartie, ou en sous-traitant l’intégration aux grands frères ou à des éducateurs de rue qui n’ont d’éducateurs que le nom » (7). La peur électorale est telle en France qu’en septembre 2013, le ministre Emmanuel Valls se lamentait sur «  l’insertion impossible d’une majorité de Roms, aux «modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation». Réplique du ministre délégué à l’Economie solidaire, Benoît Hamon, «notre projet politique ne peut pas se résumer en insertion ou reconduite. Au sommet de l’Etat, la gauche doit travailler à ce que dans dix ans, les mêmes préjugés ne prospèrent plus». (8) Ambiance dans l’équipe de JM Ayrault…Sam Touzani, comédien de Molenbeek, a aussi sa petite idée sur la question : « Ce que je reproche à nos politiques, c’est d’avoir uniquement une grille qui passe par le prisme de l’ethnicité à des fins électoralistes, et ça me dérange profondément. D’un côté, il y a la gauche caviar qui, avec ses visées électoralistes, se plante complètement. Je pense qu’on peut être de gauche, progressiste, humaniste, pro-palestinien, laïc, antiraciste…, mais, sur les questions importantes, de séparation du temporel et du spirituel, il faut agir de manière ferme, et non électoraliste. Aujourd’hui, cette gauche confond immigration et angélisme, parce que, attention, c’est un électorat ! Du coup on ne parle de rien et on ne critique pas » (9).

La réponse à droite n’est guère plus reluisante, avec une montée des populismes et des grandes pointures au verbe acide du style Geert Wilders ou Marine Le Pen, qui cartonne dans les médias français à l’automne 2013. Un vocabulaire qui fait mouche auprès d’un électorat qui cherche des réponses claires et sans ambiguïté, cette dernière ayant coûté le poste de président de la République à Nicolas Sarkozy en mai 2012. Pour rattraper un électorat au discours plus carré, le premier ministre conservateur britannique a lui aussi dû durcir le ton en déclarant que le système d’allocations sociales du Royaume-Uni était trop laxiste et a souhaité que « l’accès aux services publics clés soit quelque chose que les immigrants gagnent, et non un droit automatique ». « Nous voulons des gens qui s’intéressent à ce qu’ils peuvent offrir à la Grande-Bretagne ». Il s’en est aussi pris aux « touristes de la santé » abusant du National Health service (NHS), le système public de santé. « Soyons clairs : nous avons un service national gratuit de santé, ce n’est pas un service international »…(10).

Filtrage et intégration

Le filtrage évoqué plus haut devient le socle du débat sur l’immigration. Il est indissociable d’une autre variable : l’intégration. Deux thèmes qui portent en eux les germes de l’incompréhension majeure des électeurs face au bourbier idéologique dont nous venons de parler. Importer des populations migrantes dont on ne sait que faire sur le plan de l’emploi, cette question-là relève clairement du tabou. Elle fait même scandale dans les milieux humanitaires. C’est pourtant la politique clairement affichée par le Canada, souvent cité en exemple par une cohorte d’associations qui ne savent manifestement pas de quoi elles parlent !

L’intégration est la politique majeure pratiquée par la Scandinavie et l’Amérique du Nord. Mais l’accession à l’emploi suppose l’apprentissage de la langue locale, ce qui décuple les moyens de formation à fournir. Or, en cette période de disette, l’électeur n’est plus prêt à sacrifier ses intérêts immédiats pour une politique d’avenir dont les résultats sont de plus en plus incertains. En Belgique, Flandres et Wallonie ne partage pas la même conception de l’intégration obligatoire, les flamands étant obnubilés par l’image du pays souvent présenté comme un Etat francophone, surtout en Afrique et au Proche-Orient.

Comment se déroule l’intégration ? Sur quels critères ? Que font la Scandinavie, le Canada et les USA en matière d’immigration ? Faut-il tout accepter au nom du principe humanitaire ? Nous y reviendrons plus en détail dans une prochaine chronique.

(1) Grotius.fr

(2) Presseurop.eu

(3) La Tribune.fr

(4) transform-network.net

(5) ULB/sciences-Po

(6) Cirac_forum

(7) L’Express 26/07/2013

(8) Libération 24/09/2013

(9) chengetheworld.be

(10) Le Point 25/03/2013

Le monde resterait-il de droite ?

En 2012, l’électeur français a viré Sarkozy pour remettre en selle une gauche dont on n’attendait pas de miracles. En 2013, la Norvège referme sa page sociale-démocrate et réhabilite la droite. 2014 sera l’année du renouvellement du Parlement européen. L’agitation politique va donc reprendre de plus belle, avec son cortège de buzz médiatiques et de people en herbe se répandant dans de pseudo-débats. Mais sur le fond, que se passe-t-il donc à gauche de l’échiquier politique ? La gauche extrême, qui parait gagner quelques points, semble surtout aspirer les déçus de « la gauche molle ». Les valeurs de « ces » gauches sont-elles encore audibles à notre temps ? Décodage.

La fin du travail
Tel fût le titre d’un livre de Jeremy Rifkins, paru en 1995 aux Etats-Unis et sous-titré par « Le déclin de la force globale de travail dans le monde, et l’aube de l’ère post-marché », et qui nous parlait du phénomène des loisirs sur la conscience populaire, des technologies de l’information alors naissantes, notant par ailleurs que « les entreprises planétaires n’appartiennent plus à aucune communauté humaine et ne sont enracinées nulle part », évoquant par là l’autre transformation du monde : la naissance de la mondialisation et de la globalisation. Elles ont entraîné une dislocation du tissu d’entreprises nationales, qui se sont éparpillées au niveau mondial là où les coûts de production leurs semblaient plus abordables. La fin du travail, il faut surtout la traduire par une menace de la cohésion et l’insertion sociale indispensables à l’émancipation de l’individu. C’est en partie ce qu’il est advenu, mais pour ceux qui sont « restés dans le circuit », cette transformation de la société mondiale aura eu un effet durable sur les idéologies politiques. Qu’en est-il ?

L’ascension du progrès
C’est peu dire si la période des années 90 à nos jours a accouché d’une métamorphose. D’abord par le fait que le salariat d’hier diffère assez radicalement de celui d’aujourd’hui. La non-obligation scolaire avait promut dans le bas de l’échelle sociale tout une population vers les emplois les moins rémunérateurs et les plus basiques. Peu instruite, cette classe sociale avait l’oreille attentive des harangueurs de tout poil et des prometteurs de beaux jours. Le syndicalisme de cette époque a ainsi pu se forgé – non sans raisons – au travers des diverses luttes sociales qui ont particulièrement émaillé le triangle d’or Rail-Charbon-Acier. Le suivisme était la règle, la solidarité, naturelle. Mais à force de progrès, celui-ci a fini par rattraper ceux-là mêmes qu’on défendait. Au plus on se rapprochait de la modernité, au plus les masses populaires voulurent goûter aux joies du loisir et de la consommation. Congés payés, vacances, télévision puis internet se sont incrustés durablement au sein de l’électorat.

L’ère de l’individu
Ainsi naquit la « grande transformation » de la société, qualifiée notamment de « monstre doux » par Raffaele Simone. Ce sympathisant de gauche détaille la transformation sociétale entamée dès les années 80. La droite actuelle aurait repris un modèle de société qui fait mouche auprès du grand public : primauté du divertissement sur le savoir, de la consommation sur le devoir citoyen, du culte du corps jeune et beau, et démultiplication faramineuse des gadgets technologiques. Le travail, honni, est rapidement passé sous silence pour passer à une « vie de carnaval » où le divertissement rythme la vie privée et sportive, reformate l’espace public et crée un monde tout en pixel. L’individu est proclamé roi et toutes les couches de la population y ont adhéré comme un seul homme, posant un problème idéologique grave « à ceux d’en face ». Qui donc ?

Ringards
Tel pourrait être le qualificatif des « antis », à savoir essentiellement un monde gauche accroché à ses idées sociales, exigeant des attitudes contraire à la consommation et à l’immédiateté. Il faut dire que la panoplie de projets énoncés à coup de blogs, carte blanches et autres livres par une myriade d’associations, de syndicats, d’idéologues convaincus ne présente rien de réjouissant : focus exclusif sur la pauvreté et les sans grades, critiques répétées contre « ceux qui possèdent », dévalorisation du bien-être, partage sans concession, internationalisme lointain, angélisme idéologique face à l’insécurité, mixité forcée, négation de la différence sociale, le tableau est l’exact contraire de leur couleur d’adoption, le rose !

Face au culte de l’individu, les propositions sociales de la gauche semblent du coup se révéler être une menace d’autant plus grande qu’elles restent associées à une histoire effrayante : celle de l’implantation du communisme durant 50 ans sur une moitié de l’Europe. Le pillage, la mixité forcée et la négation de l’individu ont bénéficié d’une expérience grandeur nature par le biais d’une succession de régimes tyranniques et misérables, dont il ne reste fort heureusement plus rien. Le syndrome communiste perle cependant encore sur la gauche radicale représentée par Jean-Luc Mélenchon ou le PTB belge, quand ce n’est pas chez le syndicat français CGT. Difficile dès lors d’extirper cette douloureuse période de la mémoire collective.

Part de marché idéologique
Pour renaître, le socialisme a dû clairement s’adoucir et donner des gages d’empathie vers un électorat bien plus large, souvent vers le centre-gauche, donnant lieu à ce qu’on appelle de nos jours « le blairisme », sorte de sociale-démocratie épurée de toute forme d’esprit contestataire et s’éloignant des classes ouvrières et de leurs syndicats. Cette politique a parfaitement réussi en Wallonie où l’inamovible PS semble bénéficié d’un socle d’électeurs inoxydable. Ce fût moins glorieux ailleurs en Europe, avec des hauts et des bas. A l’extrême gauche, on ré-agite les recettes d’antan avec une conviction quasi pathétique, dans le but d’aspirer les déçus du « blairisme » et du rose pâle. De quoi morceler encore un peu plus le paysage déjà quadrillé par une pléthore de sympathisants aux actions très dispersées.

En définitive
Il est douteux que le monde enchanteur du divertissement, de l’hédonisme et de l’argent s’écroule du jour au lendemain. Qui peut honnêtement se passer du GSM, de l’Internet, des congés et de son bien-être individuel en général ? La droite, prise au sens large, semble mieux en phase avec une modernité qui compte occuper durablement la conscience populaire. Dans ce contexte, serait-ce donc la gauche qui est conservatrice et ringarde ? Poser la question, c’est peut-être déjà y répondre…

La fête de la Nation

Le 30 avril aux Pays-Bas, le 14 juillet en France, le 21 en Belgique, jours de fête nationale pour l’Etat-Nation. Dans de nombreux pays, une fête de l’armée et selon les coutumes, une fête populaire pour des « nationaux » qui oublient ainsi leurs problèmes quotidiens. Mais aussi qui revendiquent leur culture, leur langue, leurs traditions. Mais au fond, c’est quoi la « Nation » ?

De nos jours, on recense environ 200 pays dits « nations », dont 192 reconnus par l’ONU. Il n’est pas question ici de réécrire la montagne de littérature consacrée sur le sujet mais de s’interroger sur le pourquoi du maintient de la nation, et jusqu’où le nationalisme peut-il être acceptable. Les fêtes en France et en Belgique sont l’occasion de poser la question : sommes-nous nationalistes ? Et quel périmètre cela sous-entend ?

On a droit à des opinions divergentes sur le terme nation. La mondialisation économique et financière a accéléré non seulement les échanges mais aussi les voyages : le nombre d’expatriés a explosé et multiplié les voyages, accentuant le sentiment chez certains d’être « citoyen du monde ». D’autres citoyens du monde se retrouvent dans la sphère des artistes, des globe-trotters, des écrivains. A l’inverse, le monde politique n’a jamais franchit les frontières nationales qui font office de barrières idéologiques et culturelles. La politique semble aller à contre-courant de la mondialisation et voudrait même s’en emparer pour mieux la dompter…à sa sauce nationale, au dépend des « autres ». La grande majorité des gens ne se sentent pas du tout citoyens du monde, mais apprécient en revanche quelques « aspects techniques » de la mondialisation, comme la monnaie unique, les billets d’avions unifiés, les cartes de crédit mondiales ou la douane simplifiée.

Paradoxalement, l’Europe qui se veut de plus en plus intégrée politiquement fait face aujourd’hui à des revendications totalement contraires à la mondialisation et à l’intégration. C’est que le mélange des cultures a créé des peurs, parfois légitimes, du mélange des genres et de la perte supposée d’identité. Le phénomène cause des soucis à l’intégration européenne et on en a déjà causé par ailleurs sur ce blog (1). Face à ces peurs, certaines idéologies ont fait montre d’un lobbysme intense en promouvant l’alter mondialisme comme futur de la planète. En face, des courants politiques ont contre-attaqué en glorifiant le sentiment identitaire et culturel. Le populisme, sur ce terreau fertile, n’est jamais très loin et ce, de part et d’autre de l’échiquier politique, à tel point que brandir un drapeau national devient incongru aux yeux d’une certaine gauche internationale qui y voit une manifestation d’extrême droite !

La « Nation » aujourd’hui n’a certes pas bonne mine : certains groupuscules d’extrême-droite utilisent le terme dans leur appellation. Et les partis nationalistes d’Europe ne sont pas en reste en matière de drapeaux et de nations culturellement unifiées. Dans ce contexte, à quoi peut ressembler de nos jours une « Fête Nationale » ? Beaucoup de pays en font encore une journée protocolaire, avec en tête d’affiche le défilé militaire. Quelques poètes, en mal de publicité, y voient là une démonstration de force d’un autre âge. Cette tradition remonte pourtant au 19e siècle, voire plus tôt encore, à une époque où de nombreuses nations d’Europe furent fondées par la force des armées. Si le protocole ne l’a pas oublié, les citoyens, eux, n’en n’ont pas retenu l’essentiel en dépit de leur manuel d’histoire…

Si la fête nationale est avant tout une fête de l’amitié et de la convivialité, force est de constater que le mot fête n’a pas la même définition…d’une nation à l’autre. En Espagne ou en Belgique, la fronde de la scission gronde régulièrement, sur fond de langue parlée et de culture d’efficacité. En ces temps de crise, le nationalisme « régional » a le vent en poupe, les identités reviennent au devant de la scène. Est-ce un mal ? Au niveau européen, il est peu de peuples à fournir une quelconque compassion envers l’ami grec, coupable nous dit-on d’une gestion publique davantage guidée par le soleil que par le pragmatisme. En Suisse, le sentiment national remonte aussi loin que la création de la Confédération et on n’entend pas, là-bas, rompre avec une certaine homogénéité alpine voulue par le peuple. En Espagne, la Catalogne se sent pousser des ailes avec une richesse et une gestion publique qu’on ne retrouverait pas, selon elle, dans le reste du pays. Un discours très similaire en Belgique où s’ajoute, là, la fracture germano-latine qui menace la cohésion de l’Europe, il suffit de voir la guerre des slogans entre l’Allemagne et la France.

La nation a-t-elle encore un avenir ? Assurément, d’abord par la cohésion qu’elle assure au travers de son système d’Etat. Ensuite, par les 68 ans de paix européenne, la parenthèse yougoslave mise à part. Cette dernière nous a fourni par ailleurs l’intangible réalité qu’une nation est avant tout un ensemble de citoyens se reconnaissant dans un cadre de valeurs, généralement dessiné par des textes de lois, une constitution, une langue parlée et, le cas échéant, une religion. A ce titre, on ne voit pas en quoi cet état de chose fournirait une quelconque adhésion à l’extrême droite ou assimilé, le sentiment national n’étant rien d’autre que l’appartenance au groupe, un sentiment dans la plus pure tradition humaniste. Et tant pis si cela agace les altermondialistes ou les idéologues du brassage mondial. Alors, bonne fête à tous, et sortez votre drapeau sans honte !

(1) Que les européens lèvent le doigt

(2) A quoi sert le 14 juillet ? (Jacques Attali)

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